CHAPITRE 3 : LES DIFFICULTES CONCRETES D’INTEGRATION DES TIC
Les chapitres précédents ont présenté les contours de l’intégration et les changements qu’elle pourrait provoquer. Ce chapitre quant à lui, relève les facteurs qui constituent des limites à une parfaite utilisation pédagogique des TIC, à savoir les difficultés des enseignants face aux TIC ; les problèmes infrastructurels ; l’insuffisance en ressources humaines ; qui sans les négliger constituent de véritables entraves à l’intégration rapide et réussie des TIC dans l’éducation. Il est donc articulé comme suit :
3.1. Les enseignants confrontés aux TIC
3.2. L’acquisition d’infrastructures
3.3. Les besoins en ressources humaines
Martine Leclerc, (2007), Desjardins, (2005), Rogers, (1995), ainsi que Hall & Hord, (1987) mettent en évidence six regroupements pour catégoriser les enseignants : les initiateurs, les collaborateurs, les observateurs, les apprentis, les hésitants et les réfractaires. Ces profils constituent un moyen pour mieux comprendre les enseignants face au changement qu’ils vivent par rapport à l’intégration des TIC et ainsi permettre aux décideurs de mieux intervenir.
Ils proposent deux étapes de questionnement permettant, en fonction du degré d’accord que le sujet indique, de le situer dans une catégorie d’enseignant confronté aux TIC citée ci-dessus.
Par rapport aux représentations faites de leurs compétences face aux TIC :
(Compétences technique, informationnelle, sociale, épistémologique)
Par rapport au niveau où se situe l’enseignant sur l’échelle d’attitude
(Plans affectif, confort, plaisir, utilité)
Élisabeth Hordequin (2006), a effectué une étude dans le but de faire un « Etat des lieux des pratiques et des perceptions de l’usage des dispositifs TICE par les enseignants et les élèves », qui a permis de détecter cinq typologies des enseignants :
- les bons élèves ; - les "enthousiastes moteurs" ; - les intéressés individuels ; - ceux "en difficulté" ; - les désengagés. Ce qui permet également de constater :
qu’il y a une sous utilisation pédagogique des TIC.
qu’un accompagnement sociétal est nécessaire car les enseignants qui utilisent les TIC en classe avec leurs élèves sont ceux qui en ont d’abord une personnelle.
Pour Robert Bibeau, (2005) le personnel scolaire pour être informatiquement alphabétisé, doit comprendre les caractéristiques de l’ordinateur, ses possibilités et ses applications. De plus il doit pouvoir apprendre à diffuser ses connaissances par une utilisation compétente et productive des TIC. Halle et Hord (1987) pour leur part, distinguent de ce fait sept niveaux d’alphabétisation informatique encore appelés niveaux d’intégration de l’innovation technologique en milieu scolaire. A ces niveaux d’intégration sont immédiatement associés autant de niveaux d’intérêt et de pratique chez le personnel enseignant. Ce qui est résumé dans le tableau suivant :
| Sept niveaux d’alphabétisation informatique En milieu scolaire | Sept niveaux d’intérêt et de pratique Chez le personnel enseignant |
| 0-Non utilisation | 0- Eveil |
| 1-Orientation | 1- S’informe sur l’innovation |
| 2-Formation initiale | 2- S’implique personnellement |
| 3-Automatisme | 3- Gère l’implantation |
| 4-Indépendance | 4- Observe les conséquences |
| 5-Intégration | 5- Collabore à l’intégration |
| 6-Renouveau | 6- L’intègre dans le système |
Tableau 3: correspondance niveaux d’alphabétisation informatique et de pratique.(Bibeau,2006)
Cependant, d’autres auteurs iront plus loin dans la classification des attitudes qu’ont les enseignants vis-à-vis de l’innovation technologique. C’est ainsi que Rogers (1995) distinguera cinq catégories d’enseignants face aux nouvelles technologies à savoir :
1- Les innovateurs ; 2- Les utilisateurs précoces ; 3- La majorité avancée ; 4- La majorité tardive ; 5- Les retardataires.
Un autre aspect sous lequel on peut évaluer les enseignants face aux TIC est proposé par Lisa Deguire, (2001). Elle pense en effet qu’il y a deux façons d’appréhender les nouvelles technologies :
en expérimentant et en innovant, même sans préparation particulière ;
en étant d’abord convaincu de la pertinence des résultats avant de tenter toute expérience.
Pour elle, il n’y a donc que deux situations possibles : soit pionnier, soit récalcitrant. Il faut relever que ces deux catégories de personnes n’ont pas les mêmes besoins et encore moins les mêmes intérêts en matière d’intégration des nouvelles technologies.
Les « récalcitrants » :
veulent des preuves tangibles, des résultats et des performances afin de s’assurer que leur investissement sera rentable.
s’attendent à utiliser un produit de qualité sur les plans de la convivialité, de la pertinence, de l’adéquation pédagogique ainsi que du support à l’usager.
veulent savoir comment ces outils amélioreront l’apprentissage et le raisonnement de leurs étudiants.
En conséquence, devant des enseignants démontrant méfiance et inquiétude, il y a intérêt à utiliser des produits qui ont fait leurs preuves et qui présentent peu de risques. Veiller à leur éviter les surprises, surtout en plein milieu d’un cours! Il n’y a aucun doute que l’utilisation de modèles pédagogiques pertinents, la formation sur l’utilisation des logiciels, l’encadrement par les pairs, le travail en équipe ont leur place. Mais la dimension la plus importante demeure le soutien technique des ressources humaines qui doivent assurer la fiabilité du réseau informatique, le fonctionnement adéquat des logiciels, des environnements informatiques, et le dépannage en cas de problème.
Les « pionniers » :
Veulent expérimenter toutes les dernières sorties en matière de technologie.
Découvrir toutes les opportunités offertes par l’outil qu’ils utilisent
Tester toutes les applications pour en observer les réactions et les répercussions.
Veulent s’en servir pour réaliser des choses extraordinaires.
Savent qu’on apprend en faisant, en explorant, en essayant, en échouant, en changeant, en adaptant nos stratégies et en surmontant les obstacles après plusieurs essais.
De ce fait, face à des enseignants démontrant autant d’enthousiasme, et de curiosité, il serait profitable pour une intégration rapide, de mettre à leur disposition un cadre propice à leur épanouissement. Ce qui pourrait d’ailleurs susciter l’admiration de leurs collègues encore sceptiques.
Pour ces autres auteurs : Danvoye, (2002 ; 2001 ; 2000) ; Granier et Gauvin, (2000); Larose, Grenon et Palm, (2004) ; Karsenti, (2004) ; Gervais, (2000) les enseignants peuvent être classifiés en fonction de leur réaction face aux TIC. Eux aussi, identifient cinq catégories d’enseignants face à l’innovation technologique. Et, cette classification sera retenue pour les présents travaux. Il s’agit : des pionniers et « mordus », des sceptiques, des insécures, des craintifs, des réfractaires.
Les pionniers et les « mordus » correspondent aux niveaux 6 et 5 d’alphabétisation informatique. Ces catégories regroupent approximativement 20% du personnel enseignant Pierre Julien Guay, (2002). Ils ont déjà adopté les technologies et fournissent les efforts requis pour surmonter les obstacles et offrir à leurs élèves des opportunités d’utilisation des TIC et de l’Internet. La majorité d’entre eux se situe cependant aux niveaux 4 et 5 de l’échelle d’intérêt et de pratique de l’innovation technologique. Ces derniers peuvent être d’une aide importante pour leurs collègues dans l’appropriation du matériel pédagogique numérique.
Les sceptiques constituent environ 60% du personnel enseignant. Leur caractéristique principale est qu’ils ne sont pas réfractaires aux TIC, mais se demandent toutefois si « le jeu en vaut la chandelle ».Le moindre obstacle les dissuade, et ils renoncent définitivement à l’utilisation des technologies si rien n’est fait pour améliorer les conditions et lever ainsi ces obstacles. Ce groupe se décompose en deux sous groupes : les insécures et les craintifs.
Les insécures comptent pour environ 20% du personnel enseignant. Ils se situent aux niveaux d’alphabétisation informatique 3 et 4 et sont des gens ayant entrepris et amorcé une démarche d’appropriation des TIC. Ils les utilisent régulièrement pour préparer leurs cours et effectuer leurs recherches. Mais pour ce qui est de les utiliser en classe, ils ne se sentent pas très en sécurité (et c’est vers eux que devraient plus tendre les efforts de soutient et de formation).
Les craintifs regroupent près de 40% des enseignants et sont aux niveaux 1 et 2 d’alphabétisation informatique. Ils correspondent à la « majorité tardive » chez Rogers. Pour eux, l’ordinateur est encore une boîte mystérieuse dont ils ignorent le fonctionnement, qu’ils essaient d’utiliser le moins possible en classe, de peur qu’il ne se brise ou qu’il ne se plante, les laissant ainsi dans l’embarras. Ceux qui se retrouvent dans cette catégorie, ne connaissent pas beaucoup de logiciels et ne mesurent pas l’ampleur des potentialités d’un ordinateur ou d’Internet (ce groupe doit urgemment être pris en main à travers une formation et un soutien en vue d’une appropriation technique et pédagogique du matériel didactique sur support numérique.
Les réfractaires : Ce groupe concerne 20% du personnel enseignant et se situe aux niveaux 0 et 1 tant de l’échelle d’alphabétisation informatique que de l’échelle d’intérêt. Les efforts de formation et de soutien pour ce groupe doivent être importants.
Thierry Karsenti et Larose (2005), retrouvent ces catégories dans les propos des pédagogues qui affirment : « Nous manquons de temps, nous manquons de modèles d'usage efficient de ces technologies en classe, nous manquons d'assurance et notre sentiment de compétence dans l'utilisation de ces technologies avec nos élèves est très bas... la gestion de classe avec les TIC nous rend anxieux.
Comme nous l’avons vu ci-dessus, il existe cinq groupes d'enseignants donc cinq catégories d'attitudes : les pionniers-mordus, les insécures, les craintifs, les sceptiques et les réfractaires. Bibeau, (2005) affirme que parmi les quatre dernières catégories, nombreux sont ceux qui regardent et attendent. Car parmi ces enseignants, la majorité possède un ordinateur à domicile et ne s’opposent pas à l’utilisation pratique des TIC en classe. Ils sont seulement sceptiques, insécures, craintifs, ou découragés devant l'ampleur de la tâche, le manque de temps et le manque de soutien technique et pédagogique. Nombreux sont les enseignants qui aimeraient être considérés comme innovateurs (des gens qui entreprennent une action innovatrice visant à résoudre une difficulté, à améliorer une situation, pourvu que l'effort leur semble profitable), mais ils hésitent car la preuve de la plus value pédagogique de ces TIC ne leur a pas encore été rapportée. En plus des difficultés liées à l’appropriation des TIC par les enseignants, d’autres facteurs contribuent à entraver l’intégration des TIC tels les problèmes infrastructurels et de disponibilité des ressources humaines.
Le problème d’infrastructures est une limite majeure à l’intégration effective des TIC dans le système éducatif camerounais. En effet, faisant partie des pays pauvres très endettés, le Cameroun rencontre de nombreuses difficultés en matière d’équipements TIC, notamment du fait de leur coût jugé encore élevé pour le niveau de vie au Cameroun. Il est assez difficile pour un établissement qui voudrait se doter de matériel informatique de le faire, puisque les budgets qui lui sont alloués ne le lui permettent pas. De plus, avec le nombre impressionnant d’établissement scolaires que compte le pays, cela ne laisse aucune possibilité à l’Etat de pouvoir subventionner l’achat de ce matériel, si oui, il empiéterait sur le budget national.
Il faut également noter qu’avec les effectifs pléthoriques rencontrés dans les établissements, il est presque impossible d’acquérir un matériel suffisant. C’est pourquoi, les établissements sont parfois obligés de se contenter de la quantité qu’ils ont pu acquérir et de gérer leurs effectifs en fonction de cette quantité de matériel. L’autre difficulté infrastructurelle réside dans la quasi inexistence des salles appropriées pour ce matériel d’un autre genre. Donc pour que le projet aboutisse, il faudrait penser à construire des salles adaptées et bien équipées, ce qui exige des moyens importants.
D’autres bémols non moins négligeables sont ceux liés à l’énergie électrique, impérative pour toute utilisation des TIC ; la connexion Internet qui est parfois interrompue, entravant ainsi l’utilisation optimale des TIC.
Le personnel formé à l’accompagnement (le nombre de personnes formées comme formateurs) est insuffisant, pour ne pas dire inexistant. C’est pourquoi, l’espoir est que l’adhésion des enseignants au projet d’intégration des TIC (qui se muteront en catalyseurs et en agents de changement), soit massive, et facilite ainsi le processus d’intégration. De plus sur le terrain le personnel formé à l’utilisation des outils TIC est rare. Ce qui pourrait poser un problème d’assistance aux enseignants qui éprouveraient des difficultés lors de l’utilisation pratique. Mais aussi pour une question d’entretient et de maintenance de ces outils, il est nécessaire qu’il y ait des personnes qualifiées pour le sujet. Pour toutes les raisons sus évoquées, s’impose l’accompagnement du changement.